Une anecdote bibliophilique

Written by Gregory Haleux

Pendant l’été 1908, Paul Léautaud fait une petite blague au stendhalien Paul-Arthur Chéramy (1840-1912). Un ouvrage était paru dans l’année, au Mercure de France : La Danseuse nue, de Rachel Gaston-Charles. Il était dédié à Chéramy.

 

« L’idée me vient de le lui [Ernest Gaubert] présenter, sous le sceau du secret quant à l’informateur, comme un livre de Chéramy, dissimulé sous le pseudonyme de R. Gaston Charles, et s’étant dédié le livre à lui-même, pour mieux tromper. « Il y a là un bel Écho à faire pour L’Intransigeant, ajouté-je ensuite à Gaubert, qui vous montrerait un homme très renseigné. » Je ne me doutais pas que cette plaisanterie prendrait si bien et que Gaubert couperait à ce point. Ce matin, en arrivant au Mercure, j’ouvre L’Intransigeant d’hier au soir et j’y trouve cet écho »

 

L’écho se conclut par la remarque qu’il s’agit là « d’une supercherie dans le goût de Stendhal »…
Quelques jours plus tard, Léautaud rencontre Chéramy, qui a lu L’Intransigeant :

 

« Je lui ai demandé s’il va faire rectifier : « Bah… A quoi bon ?… ça n’a pas d’importance… » Au fond, il n’a pas du tout l’air fâché qu’on puisse le supposer l’auteur. Morisse avait indiqué à Gaubert la conduite à suivre. Chéramy écrit. On publie la lettre. On la fait suivre de cette appréciation : « De plus en plus stendhalien, M. Chéramy. » Personne n’aurait cru au démenti. »

 

Léautaud continue à faire courir le faux bruit – nouvel écho dans Le Charivari – et rencontre à nouveau Chéramy :

 

« On y dit encore que c’est vous l’auteur, vous savez. Vous aurez beau faire. C’est maintenant une chose fixée. On dit dans l’article, j’ai ajouté cela exprès pour Chéramy, que tout le monde littéraire est parfaitement au courant et sait fort bien que vous êtes le véritable auteur du roman. C’est un succès de plus pour vous. Vous devenez un romancier. » Chéramy s’est contenté de répondre qu’il faut laisser dire, que nous savons bien que Mme Gaston Charles existe et qu’on n’en finirait pas s’il fallait s’occuper de tous les cancans des journaux. »

 

Chéramy était sans doute plus stendhalo-beyliste qu’on le croyait : cela n’avait pas l’air de lui déplaire qu’on l’imagine s’être mis dans la peau d’une femme…

 

articles du Journal et du Temps des 20 et 21 juin 1913

 

Sur le sujet des livres en peau humaine, on peut se reporter au chapitre 10, « Peau d’homme », du livre d’Eric Dussert et Eric Walbecq, Les 1001 vies des livres (La Librairie Vuibert, 2014), ainsi qu’à l’article « Les reliures en peau humaine » du Blog du bibliophile.

 

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