Petit Musée d’histoire littéraire (1900-1950), dir. Nadja Cohen & Anne Reverseau

Written by Gregory Haleux

 

Faire « une histoire littéraire buissonnière […] par le prisme des objets », « montrer la littérature en l’exposant dans un musée, fût-il imaginaire », telle est l’ambition avouée de cet ouvrage. Pour cela, une quarantaine de spécialistes venus d’horizons différents sont réunis pour évoquer un objet qui a marqué cette première moitié du XXème siècle, aussi bien dans son rapport à l’histoire et par son importance sociétale que dans le lien qu’il a entretenu avec la littérature et par sa présence au sein de celle-ci. Chacun de ces objets est lié à une année en particulier, choisie en rapport avec la parution d’une œuvre emblématique.
Ce musée commence en 1900 avec le manuel scolaire pour se terminer en 1950 avec l’horloge anglaise. Ces deux objets qui délimitent le projet nous apparaissent signifiants quant au projet : l’histoire littéraire est le plus souvent scolaire, bornée et simpliste comme un manuel et, comme la pendule des Smith dans la Cantatrice chauve, dont il est question au dernier chapitre, elle peut être trompeuse et contradictoire. Ce Petit Musée original nous donne à voir une autre histoire, aussi vraie, à travers une multitude de considérations littéraires que l’institutionnelle laisse – c’est une fatalité – souvent de côté.
Relevons d’abord que parmi les cinquante objets retenus, un certain nombre ont un rapport direct avec la lecture et la littérature : le manuel scolaire (1900) qui canonise certaines œuvres, en faisant des objets patrimoniaux ; la revue (1907), si importante pour la vie littéraire ; les brouillons de café (1919), pour un chapitre sur la mythologie de l’écriture dans les cafés, surtout chez les surréalistes ; la bibliothèque (1934), pour un chapitre consacré, essentiellement, à celle, énorme, de Valery Larbaud ; le meuble d’archive (1926) qui permet de maintenir l’ordre des bibliothèques ; le tract (1937), si important pour la modernité et qui fut au cœur de la production littéraire, avec notamment le vers fait slogan ; la carte de visite (1918), qui permet ici d’évoquer la vie mondaine des littérateurs, leur stratégie littéraire, la professionnalisation de l’écrivain ; et les ciseaux (1920), outil indispensable de la censure mais surtout dans la pratique poétique du collage ; quant à la machine Enigma (1934), elle permet de s’interroger, plus largement, sur l’utilisation de la machine à écrire et sur ce que celle-ci a pu modifier dans l’écriture-même.
La question du mouvement, les progrès liés à la vitesse ayant été importants dans cette première moitié du XXème siècle, on ne s’étonnera pas de trouver dans ce Musée un certain nombre de véhicules : le vélo (1903), celui d’Alfred Jarry aussi bien que de Bruno Schultz ; l’automobile (1908) à travers – genre à part entière – les nombreux récits de voyage en auto, tel qu’avec Octave Mirbeau ; l’avion (1909), qui fut associé à la modernité littéraire, notamment celle des futuristes, et auquel Franz Kafka comme Virginia Woolf consacrèrent quelques belles pages ; l’Orient-Express (1933), source d’histoires mythiques et qui intéressa aussi bien Agatha Christie que John Dos Passos, Julien Greene ou Maurice Dekobra.
Associé à ces véhicules, les ustensiles de voyage : la malle de voyage (1927) si utile aux écrivains-voyageurs tels que Paul Morand, A.O. Barnabooth, Blaise Cendrars ou Victor Segalen ; le passeport (1929) auquel Vladimir Maïakovski consacra un poème et qui permet dans ce chapitre d’évoquer la figure de l’écrivain exilé, Ezra Pound comme Gertrude Stein ou Joseph Roth ; on peut ajouter la chaise de repos (1913), primordiale en sanatorium et qui permet de s’intéresser au héros inactif, indécis et passif.
Plusieurs objets appartenant aux arts a priori extérieurs à la l’écriture peuvent occuper une place importante dans la littérature et même influer sur l’écriture même : l’écran de cinéma (1921) auquel certains écrivains ont pu emprunter, par exemple, le procédé du gros plan ; le maillot de Musidora (1923), héroïne des Vampires de Louis Feuillade, montre, à travers la fascination des surréalistes, que le cinéma a une force puissamment érotique ; l’objectif (1924), qui fut un modèle pour Blaise Cendrars dans son recueil originellement intitulé Kodak, ou pour Benjamin Fondane qui créa des « ciné-poèmes » ; le microphone (1930), instrument présent dans de nombreux romans comme outil de manipulation ou de surveillance ; la radio (1940) qui fut un nouveau modèle et un nouveau moyen de communication poétique et qui donna naissance à des œuvres littéraires radiophoniques ; le gramophone (1941), permit d’enregistrer et de diffuser des livres, des poèmes, des pièces de théâtre ; le disque de jazz (1946), genre musical qui fut la bande-son du premier XXème siècle et à ce titre est-il très présent dans les romans et la poésie ; la télévision (1949) qui brille en littérature par son étrange absence ; enfin, le masque d’art primitif (1922) ou le fétiche dont Franz Hellens fit le personnage principal de son roman Bass-Bassina-Boulou.
Plusieurs objets sont liés au deux guerres mondiales que connut le siècle : le masque à gaz (1915) et le drapeau (1916), très présents dans les romans et poèmes de guerre ; le tabac (1943) permet d’évoquer la figure de l’écrivain fumeur ; le pain (1944), présent dans les récits de guerre et de crise ; la bombe (1945) qui fit réfléchir Jean-Paul Sartre, Denis de Rougemont ou Aldous Huxley ; les barbelés (1947) qu’évoquèrent Robert Antelme, Primo Levi ou Samuel Beckett ; le bleu de travail (1938), symbole de la guerre civile espagnole dans laquelle se sont engagés plusieurs écrivains et auquel on peut associer la chaîne de montage (1936), représentée dans la littérature de Louis-Ferdinand Céline et John Dos Passos, entre autres.
Enfin, des objets des plus hétéroclites, plus ou moins liés au quotidien, parmi lesquels plusieurs vêtements ou ustensiles de toilette : le canapé (1901), omniprésent dans le théâtre de vaudeville au point qu’on peut parler de « pièces à canapé » ; les corsets (1904), sous-vêtement qui est le sujet principal de très curieuses Histoires de corsets, écrites par une certaine Dolorosa ; le colt (1905), omniprésent dans la littérature populaire ; le manège (1906), attraction foraine très présente chez, notamment, Louis Aragon et Raymond Queneau ; le mouchoir (1910), qu’on s’étonne de trouver si souvent dans la poésie ; la veste du dandy (1911), vêtement de nombreux personnages et écrivains excentriques ; la robe rouge (1914), symbolique dans les manifestes futuristes ; les toilettes (1917), symbole puissant pour Salvador Dali, James Joyce et, plus généralement, les avant-gardes fascinées par le scatologique ; les gants de boxe (1925), sport qui acquiert à l’époque un droit de cité littéraire, dont Apollinaire et plusieurs autres parle comme d’un « noble art » ; le mannequin (1928), objet éminemment moderne et érotique, omniprésent chez les surréalistes ; le menu (1931), exploité par les futuristes et dans le recueil de Gertrude Stein, Tender Buttons ; le platane (1942), dont on peut s’étonner de le voir considérer ici comme un objet, comme le mur d’images (1948) de Ramón Gómez de la Serna.
Mettons à part trois objets, pour ce qu’il touche à un sujet qui nous intéresse particulièrement, les rapports entretenus entre littérature et publicité, autrement dit la publicité poétique et la littérature publicitaire : la pastille (1902) Géraudel ou Pink qui fut chantée par des poètes et inspira une littérature parodique ; l’enseigne lumineuse (1932), qui fascina de nombreux poètes et romanciers ; et la bouteille de Perrier (1935), cette eau qui selon Paul Valéry « habite les nuées et comble les abîmes ».

Ainsi, en 300 pages, apprend-on beaucoup en parcourant ce demi-siècle de modernité littéraire fascinée par les objets. Ce livre généreux est d’autre part une ouverture vers de nombreux autres livres, une invitation à la curiosité, grâce aux fins de chapitres « Pour aller plus loin » et la bibliographie finale.

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