Contemporain

Written by Gregory Haleux

Contemporain. Autrefois cet adjectif n’avait qu’un sens factuellement temporel, « absolu » si l’on veut par relation implicite au moment de l’énonciation (contemporain tout court, sous-entendu : du locuteur) ou relatif (contemporain de Louis XI, de Napoléon, de Félix Faure) ; il tend aujourd’hui à prendre celui d’un prédicat esthétique. C’est ce qui s’était déjà passé pour moderne, à ceci près qu’on peut encore dire « contemporain de… » (le relatif grammatical y fonctionne encore), et qu’on ne pourra certainement jamais dire « moderne de… » : ici, l’absolu grammatical domine encore, même si notre modernité n’est plus celle de Baudelaire. On distingue donc à peu près clairement, aujourd’hui, et au moins pour les arts visuels, deux périodes stylistiques : l’art moderne (l’anglais dit plutôt « moderniste », ce qui atténue un peu l’ambiguïté) et l’art contemporain. […] Va donc pour contemporain, qui semble avoir supplanté, pour le même objet, postmoderne, lequel présentait d’ailleurs à peu près la même ambiguïté (époque ? style ? les deux ?). Je vois toutefois une difficulté à promener ce prédicat dans l’histoire passée aussi librement que nous le faisons pour les autres : à supposer que je trouve, disons au hasard chez Arcimboldo, des traits propres à le rapprocher d’Oldenburg, j’aurai un peu plus de mal à le qualifier tout bonnement de « contemporain », qu’à déclarer modernes — pertinemment ou non — Vermeer ou Caravage. Une autre difficulté viendra sans doute à nommer les ensembles stylistiques de l’avenir. Post-contemporain pourrait faire l’affaire pour le prochain, mais ensuite ? Faudra-t-il accrocher les wagons à l’infini, si infini il y a ? Heureusement, cette affaire-là ne sera plus la nôtre. […]
J’apprends à l’instant ce qui succèdera au post-contemporain. J’aurais dû le deviner : c’est, d’avance délicieusement rétro, le néo-contemporain. En attendant, contemporain fonctionne tout bonnement, un peu partout, comme un synonyme branché pour moderne : « Ce nouveau restaurant est convivial et très contemporain. » Entendu récemment, de la bouche d’un critique de jazz profond (ils le sont tous, maintenant) : « Coleman Hawkins a toujours été contemporain. »

Gérard Genette, Bardadrac,
Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2006, pp.96-99

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