Dr Lucien-Graux : Les Yeux du Mort, extrait

Written by Gregory Haleux

 

XI

UN GRECO AU FRONT

 

« Dans le civil », c’était un charretier. Il en avait gardé, « dans le militaire », la démarche roulante, le tangage typique, la trogne rubiconde, les yeux vifs et mouillés de ces jus de chopines qu’il avait bus, au hasard des auberges, tout au long des chemins, pendant dix années pour le moins. Sous le casque, il évoquait, avec sa peau rêche, son gros nez rouge, ses sourcils déjà broussailleux bien qu’il n’eût guère que trente-trois ans, ces formidables reîtres que Dumas silhouetta en traits fantaisistes, mais si vivants, dans plus d’un roman d’aventures. Mieux encore, il faisait songer à ces bravi, à porteurs de longues rapières qui firent les délices de Maurice Maindron, maître styliste. Les connaisseurs poussaient plus loin, plus subtilement, l’assimilation : ils voyaient en Ludovic Ferrangue une transposition XXe siècle de ces mâles puissants et rudes qui emplissaient le camp de Wallenstein et inspirèrent tant de fois le crayon alerte de Jacques Callot.

Quant au vocabulaire de l’homme, il s’accordait intimement avec son physique. On se demandait s’il fallait admettre que Ferrangue eût jamais trouvé le loisir, au cours de sa vie de roulier, d’ouvrir le dictionnaire français page à page, et d’y trier, avec un soin réaliste, tous les mots, toutes les expressions qui pouvaient orner de grossièreté, de lourdeur, de vulgaires épithètes ces phrases gouailleuses, ces interpellations colorées dont Ludovic n’était jamais à court. Sa bouche s’exprimait comme un égout sent mauvais. Et chez lui ce n’était point le parti pris de la canaillerie. Rien du voyou systématique, rien de préconçu pour le plaisir de mâcher de la fange et d’éructer de l’ordure. A son sens, la langue française était ainsi : truculente, rabelaisienne — il eût été étonné si on l’eût apparenté, de loin, au curé de Meudon, — oui, une langue épaisse, grasse, visqueuse, coprophile et coprogène, tout en bran, belle seulement sous une patine ignoble et nauséabonde.

Au demeurant, un digne fils des reîtres du temps jadis, fort et membré comme eux, courant à l’ennemi comme on court au tonneau, se battant comme un d’Artagnan ressuscité, grand comme Porthos, intrépide comme Aramis.

Par plaisir, j’ose avouer par goût, j’écoutais volontiers ce géant, trivial et si mal embouché, vider sa sentine à propos de tout et de rien. Son langage, quel qu’il fût, avait une couleur et un fumet et c’était tout agrément, dans le cadre désolé des champs de la guerre, de voir se dresser cette sorte de symbole de la Rudesse et de l’Inculte, en qui, parfois, au tournant de certaines répliques formidables, je croyais voir se synthétiser tout entière notre existence ramenée, depuis des mois et des mois, au plan concret des éléments.

La verve bachique de cet homme, certains soirs, flambait, dans notre décor misérable et nu, comme un feu de truands. Et, conquis par ce garçon brutal, par ce langage de sous-primaire où, en un certain sens, se manifestait tant d’art avec tant de belle sincérité, nous étions quelques-uns, officiers et soldats, à conclure que, sous cette pluie qui tombait, face à ces horizons mornes, dans cette existence toute physique et souvent si animale, ce bavardage gluant et malodorant nous faisait davantage oublier la longueur du temps et les rigueurs du sort que les plus subtiles périodes, que les plus affinés propos des plus habiles rhétoriciens.

Un matin, l’artillerie ennemie nous arrosa avec une violence qui semblait présager d’autres desseins. Il n’en fut rien cependant. Mais le bombardement, bien que court, dura assez longtemps pour que Ludovic Ferrangue reçût un éclat d’obus qui lui enfonça son casque sur le crâne, et de telle manière que le métal, coincé de chaque côté, comprimait les temporaux, étroitement et durement.

Ferrangue était tombé : on le ramassa et je le vis arriver au poste de secours. Il est présumable que tout autre homme, dans sa cruelle position, eût crié et se fût tordu de douleur. Mais Ludovic n’était pas un soldat comme tous les autres. Il ne gémissait ni ne hurlait. Il n’insultait point l’ennemi, il n’implorait pas pour qu’on le soulageât. Il se taisait. Je ne me souvins de ce détail que plus tard. Dans l’instant, ce dont je fus frappé, ce fut bien plutôt d’un spectacle en vérité inoubliable. J’ai tracé, à grands traits, le portrait ordinaire de cet arrière descendant des fameux bretteurs d’autrefois. Qu’on se l’imagine selon mon esquisse première, à côté de lui, substitué à lui, puis qu’on essaye de voir cette seconde image : un homme blafard, cireux, le nez décoloré, aminci, la face ronde invraisemblablement tirée, les yeux extatiques du visionnaire de cloître, les joues creusées en un effrayant retrait de la chair, une sueur de Passion au jardin des Oliviers coulant sur le visage. Ajoutez les mains jointes, des mains qui avaient le geste dévot de celles que rapprochent les figures en adoration sur les « tableaux au Donateur » des primitifs flamands. Dans l’ensemble, toute l’image d’un illuminé de Dieu, d’un exalté de monastère moyenageux. Ne cherchons plus : voilà, dans le musée des souvenirs, que se redresse le type où vous allez reconnaître le nouveau, le stupéfiant Ludovic Ferrangue : c’est le modèle ascétique, transporté au ciel, d’un Théotocopouli Greco, tel qu’on le voit aux galeries de Tolède. Transfiguration véritable, un autre être, un moine ravi aux anges et aux séraphins, un de ceux de « la droite de l’Éternel » égaré dans la tranchée, affublé d’une capote, portant son casque comme le Christ sa couronne épineuse, et tellement tourmenté du paradis que si Domenico le fou, aimé de Théophile Gautier et de Barrès, l’avait vu ainsi, il eût supplié qu’on n’enlevât pas encore le casque pour qu’il pût, en une heure, établir une de ces figures de dévotion où se complaisait son pinceau morbide et religieux.

On tentait, cependant, de délivrer Ludovic et, sous les efforts, ses os littéralement craquaient. La face mystique se convulsait, les lèvres violettes balbutiaient et j’entendais une voix très douce, comme venue de loin, prononcer : « Oh ! mon Dieu ! mon Dieu, quelle souffrance, ayez pitié. »

« Faites que ce calice s’éloigne de moi », avait dit l’Autre, 1884 ans plus tôt, dans sa dernière nuit de prières. Ferrangue le charretier, le rustre, suppliait comme saint Jérôme et sainte Thérèse. Et ses mains nouées avaient des attitudes qu’aucun peintre de génie peut-être n’inventa.

Ainsi, temporairement, le martyre modelait la pensée de ce malheureux comme le casque brutalement rétréci modelait son crâne. Il disait « mon Dieu ! », parlait de « sa souffrance » et implorait « pitié ». Trois expressions qui n’avaient jamais passé sur ses lèvres. Pour quelques minutes, ce rude gars terrien, tout de matière pétri, parlait, pensait, avait le visage des plus grands lyriques de la foi.

Enfin, le terrible étau s’ouvrit. Dans l’instant, ce fut une autre métamorphose. Le visage se colorait, reprenait à vue d’œil son caractère, sa grossièreté naturelle. L’archange redevenait charretier. Les mains calleuses frottaient furieusement les tempes. Et l’homme dit, simplement : « Ben m…, alors ! »

 

 

Dr Lucien-Graux, Les Yeux du Mort,
L’Édition française illustrée, 1919. pp. 59-64

 

 

Lucien Graux, dit Dr Lucien-Graux (1878-1944), médecin, homme de lettres, occultiste était aussi un grand bibliophile. Il faudra pas moins de neuf ventes, entre 1956 et 1958, pour disperser sa bibliothèque qui contenait, outre de très rares éditions, des manuscrits d’auteurs majeurs du XIXe siècle : Hugo, Stendhal, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Verlaine, Laforgue, Huysmans, Maupassant…
Il mourut en déportation, à Dachau.

 

Bibliographie du Dr Lucien-Graux :

 

Application de la cryoscopie à l’étude des eaux minérales. 1905.
L’Alimentation à bon marché saine et rationnelle [avec Jean Lahor]. F. Alcan, 1908.
Le Divorce des aliénés. Une enquête de la « Gazette médicale de Paris ». A. Maloine. 1912.
Les Caractères Médicaux dans l’écriture chinoise. A. Maloine, 1914.
Le Cabanon. A. Maloine, 1917.
Le Mouton Rouge. Contes de guerre. L’Édition Française illustrée, 1918.
Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre. L’Édition Française illustrée, 1918-1920. Sept volumes.
La Dame de cristal. L’Édition Française illustrée, 1919.
Les Yeux du Mort. L’Édition Française illustrée, 1919.
Réincarné ! Roman de l’Au-Delà. L’Édition Française illustrée, 1920.
Hanté ! Roman de l’Au-Delà (Moryce Biegouny, le médium errant). G. Crès & Cie, 1921.
Initié ! Roman de l’Au-Delà. G. Crès & Cie, 1922.
Histoire des violations du Traité de Paix. G. Crès & Cie, 1923.
Saturnin le Saturnien. Roman. G. Crès & Cie. 1924.
Moïra. Roman. Arthème Fayard & Cie, 1925.
L’Automne d’Adonis. Roman. Arthème Fayard & Cie, 1927.
Le Docteur illuminé. Roman. Arthème Fayard & Cie, 1927.
La Colombe meurtrie. Imprimerie Léon Pichon, 1927.
L’Homme qui se crut Dieu. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1928.
El Mansour le Doré, Sultan de Marrakech. Roman. Arthème Fayard & Cie, 1928.
La Maison de Septembre. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1928.
Le Saint-Homme de Huestra. Bruker, 1928.
Le Maroc économique. Rapport à Monsieur le Ministre du Commerce et de l’Industrie. Honoré. Champion, 1928.
La Soif du Juste et du Bien : conte berbère. Imprimerie F. Paillart, coll. Les Amis d’Edouard, 1928.
Étripe-Loups. Roman d’aventures. Arthème Fayard & Cie, 1929.
Le Maréchal de Beurnonville. Librairie Honoré Champion, 1929.
Le Fantôme de Kinahan. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1930.
La Tchécoslovaquie économique. Rapport à Monsieur le Ministre du Commerce et de l’Industrie. G. Ficker, 1930.
Boutier de Catus, commissaire des guerres aux armées de la Révolution. 1765-1839. G. Ficker, 1930.
Sous le signe d’Horus. Le Rouge et le Noir, 1931.
Tra los montes… Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1931.
La Messe avant l’aube. Amours d’Espagne : 1808. Arthème Fayard & Cie, 1931.
La Reine du Maroc. Arthème Fayard & Cie, 1932.
L’Espagne économique. Rapport à Monsieur le Ministre du Commerce et de l’Industrie. G. Ficker, 1932.
Les Factures de la Dame aux Camélias. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1934.
L’Année de l’Obélisque (1836). Imprimerie Paul Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1936.
Sous le baiser du soleil latin. Imprimerie Paul Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1937.
Le Portugal économique. Rapport à Monsieur le Ministre du Commerce et de l’Industrie. Librairie Etienne Chiron, 1937.
La Boîte à couleurs. Dialogue prismatique. Imprimerie Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1938.
Et ce fut la nuit blanche… Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1938.
Dante. En marge de la Divine Comédie. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1938.
Le Tapis des Prières. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1938.
Demain il fera jour. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1939.
Destin. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1939.
L’Épreuve. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1941.
L’Agneau du Moghreb. F.-L. Schmied, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1942.
Ce soir-là. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1942.
Akardia. Imprimerie P. Dupont, coll. Pour les amis du Docteur Lucien-Graux, 1945.

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