Les Chants de Maldoror, illustrés par TagliaMani

Written by Gregory Haleux

 

Il nous faut régulièrement revenir aux « marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison », à ces Chants de Maldoror de l’« impensable comte de Lautréamont » (disait Artaud), parodie de roman noir portant la littérature à ses limites, monstre poétique d’une folle ambiguïté. Il nous faut y revenir, c’est une hygiène.

Le livre qu’en ont tiré les éditions La Baconnière est pour cela parfait. Son grand format (19×26) convient bien aux longues phrases de Lautréamont, à multiples parenthèses et incises. Le fond noir sur lequel apparaît, régulièrement mais toujours par surprise, le texte, est lui aussi tout à fait adapté au cauchemar maldororien.

Il y a surtout les illustrations qui accompagnent admirablement les Chants. Venant après Salvador Dali, René Magritte, Jacques Houplain …, et L.L. de Mars, c’est ici un jeune graphiste, TagliaMani, avec des dessins en pixels. TagliaMani, qui dessine par ailleurs à l’encre ou au crayon, explique qu’il a choisi pour ce projet ce « media froid » de la tablette graphique parce qu’il apporte une « texture fragmentaire qui pour moi convient parfaitement à Maldoror ». Cette texture, granulée et tremblée, apporte à l’illustration un effet organique évoquant « la nature en décomposition » qui colle très bien au bestiaire et à la flore de Lautréamont. Entre modernisme et tradition – car proche par l’effet de l’encre ou de la gravure –, ces dessins noirs sont d’une ambivalence qui fait écho à celle de l’œuvre. Accentuant le double sens, certains dessins sont imprimés sur papier transparent et s’accouplent à d’autres.

Le livre se termine par une postface de Jean-Jacques Lefrère qui m’apparaît comme la seule ombre au tableau : il y aurait eu beaucoup mieux à faire. Lefrère se contente de nous balader, un peu trop longuement, dans le Paris de Lautréamont-Ducasse, au sujet duquel il nous évoque quelques coïncidences peu excitantes, et de nous expliquer, tout aussi longuement, avec force citations, les plagiats de Ducasse pour les comparer, bêtement, à ceux de Houellebecq qui défrayèrent la chronique il y a trois ans… Comme si c’était la même chose…

 

Oh ! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger une figue ! Je n’invente rien : les livres antiques ont raconté, avec les plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n’ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j’ai essayé de le faire. C’est très difficile d’apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu’un sentiment de répugnance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh bien, j’ai été témoin de quelque chose de plus fort : j’ai vu une figue manger un âne ! Et, cependant, je n’ai pas ri ; franchement, aucune partie buccale n’a remué. Le besoin de pleurer s’empara de moi si fortement, que mes yeux laissèrent tomber une larme.  « Nature ! nature ! m’écriai-je en sanglotant, l’épervier déchire le moineau, la figue mange l’âne et le ténia dévore l’homme ! » Sans prendre la résolution d’aller plus loin, je me demande en moi-même si j’ai parlé de la manière dont on tue les mouches. Oui, n’est-ce pas ?

 

 

Quelques liens :

– description du livre sur le site de La Baconnière
– présentation du livre en vidéo
quelques images du livre
d’autres dessins de TagliaMani

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