Entretien avec Dominique Meens autour de Vers – 3/3

Written by Gregory Haleux

 

Troisième et dernière partie de l’entretien avec Dominique Meens au sujet de son livre Vers (P.O.L, 2012). [première partie] / [deuxième partie]

 

On savait déjà que tu embrassais les arbres (on peut à ce sujet écouter une belle série radafionique). Dans Vers, tu leur parles : le fais-tu vraiment en promenade ?

Bien sûr.

 

Entends-tu des strophes, reconnais-tu des formes poétiques dans le chant des oiseaux ?

Non, ni de musicales, d’ailleurs. Il faut pour cela les importer comme ont fait Messiaen, Mâche, Redolfi, chacun à sa manière ; ou Kate Bush qui a repris le chant d’un ramier et celui d’un merle, le premier pour un motif rythmique, le second pour le décor, dans son Aerial.

 

Dans ton livre, une série de poèmes, d’une certaine forme, est consacrée au chardonneret. Une autre à la corneille. Sont-ce des oiseaux préférés ?

Une facilité serait de répondre que mon oiseau préféré est celui que j’écris. Que j’écrivais. Car je ne suis plus attaché à ce motif comme je l’ai été. Ce livre, je désirais qu’il fasse fiction comme j’ai dit, mais je voulais également qu’il soit bâti de textes qui m’étaient venus à différents moments. Les poèmes À propos du chardonneret tiré du premier volume de l’Ornithologie du promeneur, datent des alentours de 1985. Francis Gorgé les avait mis en musique ; ces partitions sont malheureusement perdues, je crois. Les corneilles du Mur en face tiré du troisième volume doivent dater de 1995 ou 1996, je pense.

Nous avons là un dialogue à temps morts. Une nouveauté induite par l’échange numérique. Aussi, des questions qui me seraient venues dans un dialogue oral au coin bon de la rue des couilles, et qui auraient été suspendues, puis tues, puis oubliées, demeurent. Je les tripote au coucher. Que me veut-il ? Il n’est pas journaliste que je sache, ni critique littéraire. Qu’est-ce qui a bien pu le décider à me questionner ? Vient ce qui m’inquiète, ce qui me questionne : a-t-il vu, car je crains que no, le dessin de l’ouvrage, avec sa brisure ? Les sonnets, oui, évidemment, les oiseaux, les arbres, comme ils sont audibles, certes ! Tout cela, verdure qui cache la forêt, parences trop honnêtes. Et le miroir à deux faces, et qui tourne ? Et de remuer ces trois vers :

la nuit a deux faces
la vôtre où tout sombre
la nôtre où vous êtes

où j’entends du même pas, qui fut une longue station,

la nuit à deux faces
la vôtre où nous sommes
la nôtre où vous êtes

Nuit des chênes et hêtres, dans mon dos, la leur, celle, réelle, des astres qui gravitent, avec des chevaux fumants à l’écurie ; et face à moi, la cuvette très vaguement luminescente du bourg, la nuit des gens qui parlent. Et qu’il suffit de me retourner pour les y mettre, ces bois, ce taillis sous futaie, pour à leur menace leur opposer la nôtre, celle du nombre et des abattis, celle du trait de peinture par le travers des troncs. Et le vers retord retordu plus tard avec des arbres effacés d’un vous qui pourrait être aussi bien le lecteur. La nuit de Vers aurait deux faces. Ni plus ni moins franchement :

[vəʁa] deux faces
la tienne où je suis
la mienne où [tyə]

 

Tu recycles donc. Et – voyons l’exemple d’À propos du chardonneret dont tu fais trois poèmes – tu le fais en séparant, arrachant, décomposant. Encore Wolman. Cela me fait penser d’ailleurs que les sonnets à vers blancs dont nous parlions pourraient aussi être vus comme des sonnets décomposés, des déchets de sonnets. Il y a aussi un poème avec des parties [illis.]

Je dois dire que le « recycler » m’a quelque peu crispé. Cependant, puisque je lis Lacan et ses « poubellications », je l’accepte. Il est écrit « [illisible] » plusieurs fois dans un poème recyclé d’un cahier, là où je n’ai pu me relire, et une fois dans un autre poème recyclé du même cahier, pour une autre raison. L’allusion aux « généticiens des textes » est sensible, je pense, et je ne vous dirai pas ce que j’en pense : sachez toujours que je n’ai pas d’archives.

 

Et le recueil se termine par une série de 8 poèmes allant s’amenuisant, comme plusieurs états de décomposition. Il y est d’ailleurs question d’un oiseau qui aime aussi la décomposition : le vautour et plus particulièrement le condor. Ça pue singulièrement dans cette série finale : « l’odeur de merde ici masque celle du sang ». J’y crois voir une vision du monde moderne.

Vous croyez bien. « chaque jour a son fait d’une sale clarté » dit-il plus haut. Faites cette expérience amusante, feuilletez cette partie, vous la verrez disparaître vers le bas. Où retrouver ce qu’André Markowicz entendait traduisant Hamlet : Worms, worms, worms.

 

Nous avons là une bonne fin mais, après un autre temps mort : j’aurais bien interrogé sur l’amour, le troubadour ou trouvère mais l’ogre m’ayant tiré de force dans sa forêt essentielle, cela devenait délicat. Et puis, je tombe moi aussi sur Lacan, que je propose en écho : « Le poète se produit d’être mangé des vers, qui trouvent entre eux leur arrangement sans se soucier, c’est manifeste, de ce que le poète en sait ou pas »

 

 

<= Première partie de l’entretien / <= Deuxième partie de l’entretien

 

Quelques liens :

– la page de Dominique Meens sur le site des éditions P.O.L
quelques poèmes de Vers dits par Meens sur des musiques de Gorgé
Assezvu, le site de Dominique Meens et Francis Gorgé
« Les Embrasseurs d’arbres », série d’émissions diffusée sur Radio Grenouille

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