Entretien avec Dominique Meens autour de Vers – 2/3

Written by Gregory Haleux

 

Deuxième partie de l’entretien avec Dominique Meens au sujet de son livre Vers (P.O.L, 2012). [première partie]

 

Vers, c’est aussi la préposition indiquant la direction. Si ta marche en forêt est dérive, le poème, lui, suit des chemins quelque peu balisés : le mètre, la rime, la strophe… Alors, vers quoi, la marche poétique ?

En forêt je ne dérive pas tant qu’on croit. Je pars de chez moi et j’y reviens. Vu de haut l’itinéraire est un peu patate, mais abstrait c’est un rond. Gil J Wolman proposait que les tableaux de départs, dans les gares, indiquent de fausses destinations. Vous prenez le train pour Marseille, vous arrivez à Berlin. Nous n’en sommes pas là de la dérive. Je me propose le vers de dérive. Le vers est-il un chemin ? Le mètre, la rime, la strophe, sont-ils des balises ? Le vers revient de l’ouvert, voilà ce dont je suis rassuré. Hopkins remarque et cela m’a beaucoup frappé parce que je l’avais remarqué avant de le lire, qu’on ne touche rien en compagnie, même d’un ami. Seul dans les bois, seul aussi bien sur les quais, dans les zones pavillonnaires de banlieue, l’ouvert est disponible, où le réel paraît. C’est entraînant, il faut faire gaffe. J’en reviens donc, de ces épiphanies, comme certains disent, mais ce n’est pas mon vocabulaire parce que je ne tiens pas de ce discours, et des vers, parfois, accompagnent ce retour. Si la dérive n’est pas ce qu’elle sera, peut-être puis-je dire que mes vers dérivent du peu qu’elle est, aujourd’hui.

 

Ton livre est empreint de tradition poétique. La plus visible est le sonnet qui constitue près de la moitié du recueil. Comment t’inscris-tu dans cette grande continuité historique du sonnet ? Pourquoi lui, qu’y trouves-tu ?

Comme dit mon ami Jacques Demarcq, le sonnet c’est à peu près quatorze vers. Quatorze vers, c’est à peu près le nombre de vers que je pouvais écrire quand je marchais à la Croix. La promenade qui a drivé (voilà le drive anglais qui me revient) la longue laisse dite au bord de la mer dans l’Aigle abolie à laquelle j’ai trouvé place dans Vers dura deux bonnes heures en plein vent dans la Crau, et j’étais en compagnie de Jean Lewinsky. Pas moyen d’écrire dans le seau de la tête, mais l’ouvert malgré tout m’avait frôlé, il faut croire, puisque j’ai pu écrire quelques mois plus tard en puisant à pleins seaux, le vers à la gouverne. Quant au comment, c’est à l’autre de me le dire. Le comment de l’inscription, n’est-ce pas, n’est pas d’mon r’sort. C’est le sort de l’autre, celui du comment et du pourquoi. « À peu près quatorze vers » Demarcq, L’Hécatombe à Diane D’Aubigné, Conte d’amour Villiers, allez et devisez, la messe est dite.

« What began as a literary device became a form (nay, norm) of existence » Brodsky. (à renverser, aussi)

Le sonnet me fut bonne chaussure au pied. Comme Bernard Vitet refusait de porter un jean, je ne portais jamais de ces chaussures de sport qui se fabriquent en Chine. Un jour, j’ai décidé de courir une heure chaque jour. J’ai acheté une paire de ces trucs moches mais confortables. Je n’en suis pas mécontent. Anneke Brassinga me visita un été à l’orée de Bercé. Nous voilà partis faire un de mes tours dans les bois. Approchant d’une fondrière, la voilà qui se déchausse, qui franchit la flaque en pataugeant, et qui poursuit la promenade pieds nus. Elle en était très satisfaite. Le pied nu est une autre forme traditionnelle. Sur les rives du Napo, Gustavo nous demandait de chausser des bottes, il marchait en tongs. Je suggérais qu’il voulait nous impressionner : nous risquions d’être mordus par le serpent, piqués par la mygale, sucés par la tyrannosaure, percés par la raie, électrocutés par la torpille. Et lui de couper une branche, une tige, par-ci par-là, pour faire couleur locale, le chemin à dix mètres, caché dans la verdure. Je ne trouve rien dans le sonnet, je m’y trouve bien, à l’occasion. Et « tradition », c’est le mot qui indique le changement de discours. Quant au vers, D’Aubigné ne m’est pas plus mort’ que Wolman ; Venaille plus vivant qu’Ovide.

 

Je compte, comme le commissaire Baillieu, 36 sonnets. Mais j’ajouterais (+8). Il y a 8 sonnets que je dirais potentiels. C’est-à-dire des sonnets d’« à peu près quatorze vers », ou pas tout à fait, sinon pas du tout. Un exemple :

 

arbres vous m’appelez j’approche
celui-là me fait signe lequel et pourquoi
mes bras main et joue sans reproche
les voici étranger soudain seuls toi et moi

 

 

 

un autre plus loin me voudrait
bras offerts et joue sans regret
allons je cours du chêne au hêtre qui soupire

arbres devinez-moi car les hommes vont rire

 

 

Les blancs correspondent exactement à l’espace nécessaire pour inscrire un quatrain et former un tercet. S’agit-il de vers plus blancs que blancs ? À l’encre sympathique ? De silence ? Autour de ces espaces, ce qui se dit est souvent lié au silence : « soudain seuls toi et moi », « hêtre qui soupire », « couard pleutre poète nous nous comprenons » (à demi-mot ?), « eux inaudibles », « eh là me répondrez-vous », « va-t-il nous entendre à la fin »… Et le silence n’est pas seulement là, il est présent dans chacun de tes poèmes. Alors, Meens et le silence ?

Ce sont des sonnets. S’il m’arrive d’écrire des phrases à l’encre sympathique – la chose est aisée en utilisant les logiciels de traitement de texte, il s’agit ici non pas vraiment de silence, mais de se taire. Si le lecteur pouvait en faire autant, ce ne serait pas mal. On peut plus facilement le conduire à écouter ce qui vient dans le blanc au cours d’une lecture, ou à la radio. Je disais plus haut que je mettais les vers dans la bouche pour les voir. Une exagération comme il y en a tant. C’est encore pour les entendre, mais autrement, par l’oreille, venus de l’extérieur. Qu’entend-on exactement entre les oreilles ? J’ai tenté d’entendre autre chose que des signifiants, m’étant fait cette réflexion. Une volée de cloches. Une sirène. Un chant d’oiseau. Pas facile, beaucoup moins net. Se taire, donc. Avec deux objectifs possibles. L’un, écouter. L’autre, approcher le silence. Que je pourrais écrire : l’un, écouter l’autre ; approcher le silence. C’est d’écouter l’arbre, à l’occasion de ce sonnet-ci, que s’approche le « monde » qui se tait, laissant paraître entre son bruit le silence. D’aucuns diraient : le silence du réel ; le silence impossible ; Pascal immédiatement. J’ai cesse d’écrire quand je promène. Il m’arrive heureusement de ne pas écrire, de me taire, d’entendre d’abord de mieux en mieux, puis de ne plus rien entendre du tout, coulé dedans complètement. Dans ces dispositions, le grand accueil est inévitable. On en revient, et vite. On ? Mais oui, qui n’en revient pas ?

Je reviens à la belle forme sonnet. Ces dialogues que je compose avec les hêtres de Bercé, j’ai vu qu’il était heureux de leur donner cette forme. Dans le cours de leur écriture, pendant le séjour sous la futaie, taiseux, vidé, ou jouant à appeler un pic en frappant l’écorce comme ils font – et il vient, et le cœur bat de le voir tournicoter là-haut sur le tronc à « ma » recherche –, les intervalles sont très longs et inégaux. Revenu, il s’agit d’œuvrer, de fiction, raté ou pas il s’agit d’art et là, le sonnet fait ses preuves. Le sonnet, c’est l’autre épreuve.

 

 

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Comments: 1

  1. Pemerle says:

    Difficile, mais proche. Bien, l’entretien.

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