Car ce Snark était un Boojum, voyez-vous

Written by Gregory Haleux


Mais oh, rayonnâtre neveu, gare le jour
Où ton Snark sera un Boojum ! Parce que alors,
Soudain, tout doucement, toi, tu disparaîtras !
Et jamais, jamais plus on ne te reverra !

(trad. Henri Parisot)
illustration : Henry Holiday

 

Quelques lettres de Charles Dodgson, alias Lewis Carroll, à ses amies plus ou moins enfants, où il est question du Snark :

 

Lettre du 7 novembre 1875 à Gertrude Chataway (9 ans) :

Chère Mrs Chataway,

A l’exception de mes éditeur, imprimeur, illustrateur et de ma propre famille, je n’ai encore parlé à personne de mon intention de publier un petit livre de Noël. Et j’estime que vous êtes la première personne à devoir être informée, puisque j’ai choisi comme dédicace les vers manuscrits que je vous ai envoyés l’autre jour. Ce sera un très petit livre – moins de 40 pages – un poème (supposé humoristique) avec un frontispice de Mr Holiday. L’annonce n’en paraîtra que vers le milieu de ce mois, je pense, et d’ici là je serais heureux que vous ne laissiez pas le nom du livre transpirer hors du cercle de votre famille. Je ne vois pas d’objection à ce que l’on sache que le livre est sous presse – mais son titre doit garder toute sa nouveauté pour le jour où il sortira. Il s’intitule La Chasse au Snark et la scène se passe dans une île fréquentée par le Jubjub et le Bandersnatch – nul doute, l’île même où fut tué le Jabberwock (conférez De l’autre côté du miroir) […]

 

 

Lettre du 6 avril 1876 à Florence Balfour (11 ans) :

Ma chère Birdie,

Quand vous aurez lu le Snark, j’espère que vous m’écrirez un petit mot pour me dire si vous l’avez aimé et si vous pouvez vraiment le comprendre. Certains enfants le trouvent énigmatique. Bien entendu, vous savez ce qu’est un Snark ? Si oui, ayez la gentillesse de me l’apprendre : car pour ma part, je n’ai aucune idée de ce à quoi ça ressemble. Et dites-moi laquelle des images vous préférez. […]

 

 

Lettre du 18 décembre 1877 à Maud Standen (19 ans) :

Ma chère miss Standen,

[…] Pour en venir à l’autre sujet de votre lettre, à savoir La Chasse au Snark, j’aimerais en offrir des exemplaires à vous et à votre sœur (miss Isabel, c’est ainsi que je crains de devoir maintenant l’appeler. Comme le temps passe !). Et, puisque, à présent, vous avez sans doute vu le livre, je peux aussi bien vous donner l’occasion de choisir la couleur de sa couverture. J’ai fait relier les exemplaires de différentes couleurs avec le navire et la bouée à cloche en or fin : notamment bleu, bleu foncé, vert pâle, vert foncé, écarlate (pour l’apparier avec Alice) et (ce qui est peut-être la plus jolie de toutes les couleurs) blanc, c’est-à-dire en parchemin imitation, qui fait très joli avec l’or. Le seul inconvénient, c’est que les volumes ainsi reliés paraîtront salis et défraîchis plus vite qu’avec les couleurs foncées. Je crains de ne pouvoir expliquer pour vous « vorpaline épée », non plus que « bois touffeté » ; mais j’ai un jour fabriqué une explication pour « suffèches pensées » : cela semble suggérer un état d’esprit dans lequel la voix est rabovèche, les manières grovèches, et l’humeur froissèche. De même, en ce qui concerne « barigoulant », si vous prenez les trois participes présents : « barrissant, glougloutant et beuglant », et choisissez les morceaux que j’ai soulignés, cela fait certainement « barigoulant », encore que je craigne de ne pouvoir clairement me rappeler avoir fabriqué le mot de cette façon-là. […]

 

 

Lettre du 24 octobre 1879 à Kathleen Eschwege (12 ans) :

Ma chère Kathleen,

[…] Il semble que vous possédiez d’ores et déjà mes deux livres des Aventures d’Alice. Possédez-vous aussi La Chasse au Snark ? Sinon, je serai ravi de vous en envoyer un exemplaire. Les illustrations (dues à Mr Holiday) sont fort jolies : et vous n’êtes pas obligée de lire les vers, à moins que vous n’aimiez cela. […]

 

 

Lettre du 2 mars 1880 à Mary Brown (19 ans) :

Ma chère Mary,

[…] J’ai en ma possession une lettre de vous (reçue, j’ai honte de le dire, le 27 août 1879), dans laquelle vous me demandez : « Pourquoi n’expliquez-vous pas le Snark ? » C’est une question à laquelle j’aurais dû répondre depuis longtemps. Permettez-moi pourtant d’y répondre maintenant : « Parce que j’en suis incapable. » Êtes-vous en mesure d’expliquer des choses que, vous-même, vous ne comprenez pas ? […]

 

 

Lettre du 12 janvier 1897 à May Barber (19 ans) :

Ma chère May,

En réponse à votre question : « Qu’était-ce, selon vous, que le Snark ? » Voulez-vous dire à votre amie que le Snark, selon moi, c’était un Boujeum. J’espère qu’elle et vous, vous allez vous sentir désormais parfaitement heureuses et satisfaites. Du plus loin qu’il me souvienne, je n’ai eu, en tête, d’autre sens, en écrivant le poème : mais, depuis lors, des gens ont essayé de découvrir les significations qui y seraient contenues. Celle que je préfère (et qui, je pense, m’appartient partiellement en propre), c’est que l’on peut la considérer comme une allégorie représentant la Quête du bonheur. La caractéristique « ambition » se justifie fort bien si l’on adopte cette hypothèse – et aussi la passion du Snark, des cabines de bains, comme expliquant que celui qui s’attache à poursuivre le bonheur, lorsqu’il a épuisé tous les autres moyens d’y atteindre, se retire, à bout de ressources, dans une station balnéaire aussi abominable qu’Eastbourne, où il espère trouver, en la fastidieuse et déprimante société des filles des maîtresses d’internat, ce bonheur qu’il n’est pas parvenu à découvrir en d’autres lieux. […]

 

extraits de Lewis Carroll, « Lettres à ses amies enfants » in Œuvres, volume I.
Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989. Trad. Henri Parisot
et Lewis Carroll, Lettres illustrées,
choisies et commentées par Thomas Hinde. Herscher, 1993.)

 

 

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