Entretien avec Dominique Meens autour de Vers – 1/3

Written by Gregory Haleux

 

Voici la première partie d’un entretien que j’ai eu avec Dominique Meens au sujet de son livre Vers (P.O.L, 2012).

 

Des vers de toi, on en croisait jusque-là dans tes livres où s’unissent tous les genres mais c’est la première fois que tu réunis des poèmes pour faire un volume. Dans ta « Brève conférence à mesdames et messieurs les représentants », tu te montres gêné face à l’idée du « livre de poésie ». Tu dis « avoir fait la moue » quand on te l’a proposé. Pourquoi ?

Quand mon éditeur, lecteur régulier de tels « livres de poésie », et qui en édite régulièrement, m’a fait cette proposition, j’ai en effet renâclé. Je ne conçois pas les poèmes que j’ai écrits comme éparpillés dans les différents livres de l’Ornithologie ou des Aujourd’hui, éparpillement auquel il aurait été souhaitable de remédier. Ces poèmes sont bien là où ils sont. J’ai répondu de cette façon. Rentrant chez moi, la question insistait, à laquelle je répondais de souvenirs. Mon étagère Action poétique. Les revues de poésie. La boite à plaquettes de poésie, librairie sise face au Luxembourg. Et le non que je me prononçais à l’époque. Non je ne commencerai pas par publier dans les revues orange banane fruits et légumes. Non je ne publierai pas sur papier bouffant des papeteries Garamond corps 13 tirage de tête. Ce n’est pas que je ne lisais pas de telles revues, de telles plaquettes, de tels livres. Ce n’était pas ce que je désirais. Je désirais en venir à un genre de livre autre, autres livres que je croisais bibliothèque Sainte-Geneviève à l’époque et bientôt à la bibliothèque du Muséum d’Histoire naturelle, où je vérifiais que, ce genre de livre, cela faisait un bail que ça ne se faisait plus. Une fois rentré chez moi, je m’étais assuré : ma réponse négative, quoique immédiate, parce qu’immédiate ?, était dans le droit fil de mes choix. Puisque Vers a été publié, il a dû se passer quelque chose. Il s’est passé qu’entre-temps j’ai écrit d’autres vers. Que dès lors une perspective s’ouvrait, de bâtir un livre comme tout le monde fait ou prétend qu’il fait, avec des poèmes. Et je m’y suis mis, pour voir, et j’ai vu que je bâtissais ce livre avec des vers, d’où le titre.

 

J’ai appris que tu avais composé nombre de ces poèmes en marchant en forêt. Je me suis dit : tiens, il y aurait Meens des bois comme il y a Roubaud des villes. Comme lui, tu fabriques donc le poème en ayant recours à la mémoire. Peux-tu nous expliquer comment ça marche et en quoi, selon toi, la promenade en forêt appelle la poésie ?

L’Autre, c’est le corps. Héraclite remue son brouet. Nerval marche. Nietzsche marche et danse. Si vous ne vous secouez, le son retombe, on finit vaseux. Je sors d’un bond. « Je sors d’un bond » est un vers qui me revient souvent. C’est un fait. Un fait que je fais, villes et banlieues, bois ou pâtures. Il n’y a pas de comme lui, il n’y a pas de comment, il n’y a qu’à r’garder cet enfant qui marche de l’un à l’autre qui l’appellent et l’encouragent. Le cheval aussi n’est que déséquilibres équilibrés par la jambe et la main de son cavalier. Le cheval dans l’étau des mains sous gants de velours n’écrit pas, le cavalier est pris au discours du Cadre noir. Il y a du comme partout, dérives Nerval, voyages en Orient Melville, échappée des lucarnes Gil J Wolman, tournée des grands-ducs Cendrars, déambulation Baudelaire, Escaut Venaille. La pro-ménade Leibniz Lacan. D’accord, ensuite ce corps remuant remué, mettons qu’il prenne la main, mettons que vous lui laissiez prendre la main, mettons que vous vous en remettiez à autre chose qu’à ce qui vous encombre, mettons que vous arriviez à le faire taire l’Autre inconscient, et qu’il se satisfasse d’un rayon de soleil ou d’une averse drue parce que. Le si fameux parce que sans pourquoi. Alors qu’est-ce qui arrive ? Il arrive toujours quelque chose. Ce jour-là, vous avez fichu le camp dans l’ouvert. Vous en revenez, il y a du tiers à qui raconter toute l’affaire. Toute, vous n’y parviendrez pas, l’impatience vous gagnera de n’y parvenir – de n’y pas revenir ! Voilà que ça redevient coton. Voilé, glauque, boueux. Dehors ! Allez ! C’est reparti pour un tour.

 

Mais la composition mentale et orale du poème durant la marche ? Dans un entretien radiophonique où rapidement tu commentais ce livre, tu parlais du « par cœur », du « répété, répété, répété » et « de vive voix ». Il y a bien là un comment peu commun.

Je me grommelais ceci rue des Raymond rue l’arnaque rue du mince non rue des ordres en attendant la question suivante je marche et j’entends « du poète sans tête ni pourquoi ni comment ». On voit bien que c’est vrai maintenant surtout que c’est écrit n’est-ce pas ? Poète sans tête, c’est la tête dans le seau, l’acéphale est toujours assez connu pour qu’on s’en souvienne ; et la rose sans, quelqu’un l’a écrit que la rose est sans pourquoi ; ni comment s’ajoute sans qu’on puisse y trouver d’autre racine que, gosse, une bonne engueulade par exemple. Les signifiants me sautent dessus, non ? Les signifiants comme comme comme des gosses au trampoline. Revenons dans les bois. Les résonances, les résons Ponge, qui m’ont jeté dehors s’apaisent, de marcher, de prendre l’air, de me mouvementer, de changer de dispositions. Cent mètres ? Un quart d’heure ? Je ne sais. Plus loin plus tard, un mot, une phrase, parce que j’écris, n’est-ce pas ? Parce que c’est mon habitude, mon sinthome. Il se peut qu’il y ait eu une image, un son, un gravier au sol, l’instant d’avant. Quelque chose de la réalité qui soit venu faire un rond dans l’eau avec des signifiants qui remuent comme le thé dans la théière. Donc un mot si c’est un mot soit j’en fais une phrase soit non je laisse tomber. Si c’est une phrase soit je la modifie soit je la garde telle qu’elle soit je laisse tomber. Si je ne laisse pas tomber sans autre pourquoi que j’y trouve mon bon plaisir, du mot je fais une phrase, de la phrase un vers. Puis un autre vers. Je répète le premier vers et le deuxième. J’écris le troisième. Je répète le premier le deuxième et le troisième et j’écris le quatrième. En marchant. Dans ma tête. Dans ma tête dans le seau. Je les mets dans la bouche, je mets les vers dans la bouche pour mieux les voir. Les entendre je les entends assez dans le seau. Quelquefois, bondiu de bondiu, le troisième vers ou le cinquième ou le premier s’égare je recommence bondiu où est-il ah ! le voilà je recommence depuis le début pas moyen d’écrire le septième je recommence le voilà qui pointe son nez. De travers je recommence. En marchant. Tout ça en marchant. C’est fini. Je suis encore loin ou je suis près de là d’où je me suis jeté. Si loin, je me répète le sonnet autant de fois que possible ; si près, j’accélère un peu en le répétant une fois encore. Je suis chez moi. Je remue le bois dans le Godin. Je m’installe et je copie sur mon cahier. Quelquefois je corrige, quelquefois non. Quelquefois je corrige plus tard. Quelquefois je corrige beaucoup plus tard. Quelquefois trop tard.

 

 

Deuxième partie de l’entretien =>

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